Au-delà de l’effet de mode et la crise du COVID, je cherche à expliquer en cinq épisodes les raisons de l’engouement actuel pour la course à pied.
Episode 4 : « Courir responsable » ou la troisième révolution de la course à pied
Face aux nouveaux enjeux sociétaux, une autre forme culturelle émerge durant la décennie 2010 : la transmodernité telle que la nomme Rodriguez (2014). Inspirée par les travaux de Morin (2011) et de Rosa (2018), elle fait cohabiter deux modèles : celui ancien mais toujours actif du techno-capitalisme et celui émergent de l’éco-humanisme.
- Le premier fait perdurer le culte de la performance et la surenchère permanente.
- Le second répond à la recherche d’un nouvel art de vivre où la vision de l’habiter est repensé de manière plus expérientielle et responsable. La quête de sens devient alors centrale pour réguler cette tension contemporaine en cherchant à fabriquer de la cohérence dans nos modes de vie (Chabot, 2024).
La transmodernité s’inscrit dans la transition sociétale en cours en favorisant la construction de nouvelles façons de consommer particulièrement hybrides. Elle se caractérise par la cohabitation d’une logique d’accélération, de standardisation et de marchandisation en phase avec la mondialisation rampante et une logique de décélération, de personnalisation et de minimalisation, proche de la démondialisation.
La course à pied n’échappe pas à cette tendance émergente. Pour bon nombre de coureurs, il s’agit de tracer un nouveau chemin d’existence entre ces deux modèles à la recherche de l’expérience la plus satisfaisante pour soi mais aussi la plus responsable possible. Cette nouvelle quête s’observe dans un nouveau rapport à soi, un nouveau rapport aux autres et à l’environnement qui participe d’un réenchantement du quotidien et d’un engagement citoyen plus prononcé.
Un nouveau rapport à soi s’instaure dans la mesure où le souhait de vivre une expérience la plus mémorable possible s’inscrit sur un continuum allant de la recherche de la performance à la quête intérieure. Le mode d’engagement alterne alors entre moments d’accélération sources d’optimisation des ressources et de décélération propices à « l’entrée en résonance ».
Un nouveau rapport aux autres se manifeste aussi. Si le coureur s’enferme parfois dans sa bulle pour être le plus efficient, il est aussi de plus en plus soucieux de partager des moments de solidarité, d’émotion et de communion collective. Participer à une course permet en effet de tisser des liens sociaux favorisés par l’effacement de la personne au profit du langage du corps et de l’expérience collective vécue qui transcendent les différences.
Un nouveau rapport à la nature apparaît enfin. Les coureurs alternent la domestication d’une nature considérée comme une adversaire et l’immersion dans une nature enveloppante représentée comme une partenaire. La pratique peut être appréhendée comme une plongée dans les profondeurs de « la » et de « sa » nature car elle offre à chacun la possibilité de se construire un rapport intime entre « le faire avec » et « l’être avec » la nature.


Prendre de la distance par rapport aux grands événements sur-fréquentés et entrer progressivement dans un processus de renoncement afin de privilégier la qualité de l’expérience au détriment du nombre, est en vogue. Il s’agit de mieux se connecter à soi, d’être davantage solidaire et de diminuer son empreinte carbone. Courir pour une cause médicale, humanitaire ou environnementale est de plus en plus tendance, d’Octobre Rose à For the Planet en passant par les Restos du Cœur. La troisième révolution est en marche et elle séduit de plus en plus de coureurs.
