Olivier Bessy, sociologue du sport et du tourisme, est l’auteur de Courir sans limites. La révolution de l’ultra-trail (1990-2025). Il livre dans cette tribune, publiée dans le magazine du projet Viva Verdon, une lecture du film et y voit l’illustration d’une transformation en cours dans le monde du trail : le passage progressif d’un modèle hypermoderne centré principalement sur la performance et le spectacle, à un modèle transmoderne plus hybride qui favorise une approche plus sobre et ancrée dans les territoires.

Le film Viva Verdon est un hymne au Verdon et à ses aménités davantage qu’un outil de promotion du trail ou encore de marketing territorial au service du développement touristique de ce haut-lieu. En effet, son parti pris est de traiter le trail non pas comme une simple activité sportive, une fin en soi basée sur la recherche prioritaire d’une performance sportive valorisante mais comme un moyen pour envisager autrement un territoire chargé d’histoire, porteur d’une forte identité façonnée par un patrimoine naturel et culturel exceptionnel mais aussi vulnérable en matière d’impacts écologiques.

« Explorer, comprendre et repenser nos rapports aux territoires » est le sous-titre ambitieux de ce film qui prend à contre-pied les reportages habituels sur le trail dont les récits convoquent généralement un imaginaire centré sur un rapport dominateur à la nature produisant une relation plutôt distante et peu sensible aux territoires traversés et n’abordant pas généralement les effets négatifs sur les milieux.

Le moyen utilisé par le producteur s’apparente à une itinérance « off » à dominante culturelle dont l’objectif est d’inverser le rapport au temps, à l’effort et à l’écoute du territoire en favorisant l’immersion en profondeur, en prenant le temps de la découverte et en tendant le micro aux gens qui vivent sur cet espace.

Ce film est profondément nature, viscéralement humain et hautement territorial tant sa portée pédagogique permet de mieux comprendre une évolution émergente de l’organisation actuelle des trails. Il symbolise la transition récréative en cours qui peut se résumer dans le passage progressif de l’hypermodernité (Auber, 2004) à la transmodernité (Rodriguez-Magda, 2014), comme je l’explique dans mon dernier ouvrage : « Courir sans limites. La révolution de l’ultra-trail (1990-2025) », paru en 2025.

En effet, le monde du trail est aujourd’hui sur une ligne de crête. Il est façonné encore par le modèle dominant de l’hypermodernité qui repose sur une logique d’accélération rythmée par la mondialisation, la marchandisation et la spectacularisation favorisant les emballements expérentiels intenses, théâtralisés par les grands événements à l’instar de l’UTMB (Bessy, 2024). Mais ce modèle est travaillé à la marge par une logique de décélération structurée par les valeurs éco-humanistes de la transmodernité en émergence qui questionnent le sens de cette pratique et de son rapport au territoire notamment dans le cadre des événements organisés (Bessy, 2025).

Dans une société de la performance et de l’image où chaque effort semble devoir être mesuré, partagé et validé par une communauté ou une application, que nous dit le choix du « trail off » sur notre besoin contemporain de réappropriation du temps et de l’espace ? Il nous renseigne sur la tendance minoritaire mais émergente de coureurs qui font le choix de ne pas s’inscrire dans une organisation afin de vivre leur passion sans aucune contrainte spatio-temporelle en revenant aux fondements de l’activité : courir n’importe où et n’importe quand, seul ou avec ses pairs, juste pour le plaisir, le bien-être et son épanouissement personnel en considérant l’environnement pas uniquement comme un terrain de jeu mais comme un espace à vivre, à préserver et à s’approprier. Il cherche dans cet esprit à échapper au monde. Ils ne veulent plus se retrouver cul à cul prisonniers d’une file ininterrompue, obligés de suivre un rythme qui ne leur correspond pas. Ils souhaitent aussi ne pas contribuer aux dérives économiques, sociales, environnementales et éthiques des grands événements. Ils acceptent de perdre en mise en spectacle de soi source de valorisation sociale pour gagner en cohérence et sobriété par rapport à leurs valeurs.

L’expérience recherchée est fortement qualitative. Elle devient plus transmoderne, qu’hypermoderne en recherchant une communion davantage personnalisée, sobre et authentique, que collective, théâtralisée et médiatisée. Elle correspond à un choix philosophique et rime avec un nouvel art de vivre qui répond au besoin de se retrouver seul dans la montagne, face à soi-même, sans ravitos, sans assistance alimentaire et médicale. Elle s’habille d’une dimension aventureuse plus grande car l’incertitude est redoublée. Tu ne dépends que de toi, de ta capacité à t’orienter. Tu es plus à l’écoute de tes sensations et plus ouvert sur les habitants que tu rencontres sur ton chemin.

Ce film est un acte de foi, un combat mené par certains acteurs pour prôner d’autres valeurs afin de proposer une vision différente de la relation entre le trail et le territoire. Dans cet esprit, il met à l’honneur la simplicité, l’authenticité et la beauté des ressources naturelles, paysagères et culturelles du Verdon et participe de l’importance pour la pratique du trail à s’ancrer territorialement. L’idée est de partir des imaginaires historiques liés à ce lieu, de conforter l’identité locale et de valoriser les ressources cachées du territoire concerné. L’itinérance culturelle proposée ici permet ainsi de jouer le rôle de référent identitaire, d’être un symbole marquant de ce haut lieu qui contribue à diffuser l’univers de sens souhaité par le territoire du Verdon car elle débouche sur la sublimation d’une expérience sensible facilitée par l’immersion dans le milieu et le partage avec les habitants.

Cette posture transmoderne favorise une conception et un pilotage des initiatives qui privilégient le territoire et non plus seulement l’offre proposée en permettant de dépasser la simple recherche de rentabilité financière et sportive. Elle se heurte à des résistances économiques et politiques qui retardent le changement de paradigme pourtant nécessaire afin que la pratique du trail soit compatible avec les nouvelles exigences environnementales et sociales propres à notre époque.

Et pourtant, penser l’avenir du trail, c’est, en priorité, repenser son inscription dans les territoires en ne se focalisant pas seulement sur l’efficacité sportive et économique de cette pratique mais au contraire en se questionnant sur la façon dont elle valorise ces derniers en repensant les équilibres entre les différents enjeux. C’est ainsi réfléchir à son ancrage identitaire, à son acceptabilité environnementale et au rôle qu’il peut jouer en matière de cohésion sociale. Car comme l’exprime Emmanuel Faber : « il n’existera pas demain de compétitivité économique, sans compétitivité écologique et sociale » (2022).

La responsabilité de tous les acteurs est ainsi engagée dans la fabrication de nouveaux récits susceptibles de prendre en compte cette équation complexe. Ce film y participe à sa façon en montrant comment le territoire du Verdon peut être considéré, au-delà d’un terrain de jeu et de performance, comme un lieu vivant et habité source de multiples formes d’altérités et fournisseur de riches aménités avec lesquelles il importe d’entrer en résonance (Rosa, 2018).

Pour aller plus loin dans cette nouvelle approche, lire l’ouvrage «Courir sans limites. La révolution de l’ultra-trail (1990-2025) », dans lequel l’auteur analyse l’évolution des enjeux associés à la pratique du trail et aux événements associés.

Si cet article vous donne envie d’en savoir davantage, vous pouvez commander mon dernier ouvrage : « Courir sans limites. La révolution de l’Ultra-Trail (1990-2025) » qui évoque les enjeux de l’ultra-trail des années 1980 à aujourd’hui. À retrouver sur France Média Groupe.


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